La Saga du Gaman: L’Art de la Persévérance à la Japonaise

gaman japonais


Vivre au Japon, c’est souvent s’adapter à des concepts qui n’ont pas d’équivalent direct en Occident. L’un d’eux est le gaman (我慢). Si on le traduit littéralement, ça donne quelque chose comme « endurer l’insupportable avec dignité et calme ». Mais c’est une simplification. Le gaman n’est pas juste de la patience. C’est un état d’esprit, une philosophie de vie, une force intérieure qui te permet de faire face à la difficulté sans te plaindre, sans te montrer affecté. C’est un peu le muscle invisible de la résilience japonaise.

Des Racines dans l’Histoire et le Zen

Pour comprendre le gaman, il faut se plonger dans l’histoire du Japon. Ce concept a des racines profondes, en partie dans le bouddhisme zen. Le zen enseigne la maîtrise de soi, la discipline et la capacité à accepter les épreuves comme une partie inévitable de l’existence. Les samouraïs, par exemple, pratiquaient le gaman non seulement au combat, mais aussi dans leur vie quotidienne, en endurant la faim, la soif ou la douleur sans broncher. C’était une question d’honneur et de contrôle.

Plus récemment, le gaman est devenu une vertu collective. Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon était en ruine. Le pays a dû se reconstruire à partir de rien. Les gens ont travaillé sans relâche, dans des conditions difficiles, pour redresser leur économie. L’idée de ne pas se plaindre et de persévérer ensemble pour le bien commun a cimenté le gaman comme une valeur nationale. C’est l’idée que si tout le monde endure la souffrance, personne ne souffre seul.

Le Gaman dans la Vie Quotidienne

Alors, à quoi ressemble le gaman au quotidien? On le voit partout, des petites choses aux grandes épreuves.

  • Dans le métro bondé de Tokyo: Les rames sont pleines à craquer, surtout aux heures de pointe. Les gens se serrent, on se prend des coups de sacs à dos, mais personne ne râle, personne ne s’énerve. Chacun endure calmement ce moment désagréable parce que c’est une réalité partagée. C’est du gaman.
  • Au travail: Les journées sont longues, les heures supplémentaires (le fameux zangyō) sont monnaie courante. Un employé ne va pas se plaindre de son surmenage. Il va travailler dur, en silence, parce que c’est ce que l’on attend de lui et c’est ce qu’il attend de lui-même. C’est une forme de loyauté envers l’entreprise et ses collègues.
  • Après une catastrophe naturelle: Le Japon est une terre de séismes et de typhons. Après un tremblement de terre majeur, les gens font la queue pendant des heures pour de la nourriture ou des fournitures d’urgence, sans bousculade, sans panique, sans plainte. C’est une force tranquille, une résilience qui impressionne le monde entier.

La Face Cachée du Gaman

Cependant, comme pour tout concept poussé à l’extrême, le gaman a son revers de médaille. Le fait de ne jamais exprimer ses émotions, sa souffrance ou son stress peut avoir des conséquences psychologiques importantes. Le Japon a un taux de suicide élevé et de nombreux problèmes de santé mentale qui ne sont pas assez discutés. Il y a un paradoxe: le gaman permet d’éviter les conflits et de maintenir l’harmonie sociale, mais il peut aussi empêcher les individus de chercher de l’aide quand ils en ont vraiment besoin.

Pour un étranger, ça peut être déroutant. Vous pourriez demander à un collègue japonais s’il va bien, et il vous répondra « je vais bien » en souriant, même s’il est au bord de l’épuisement. C’est une forme de protection, de non-ingérence. On ne veut pas s’imposer aux autres avec ses propres problèmes.

Gaman vs. Occident

En Occident, la culture promeut souvent l’expression de soi, l’individualisme et la recherche d’aide. On est encouragé à « parler de ses sentiments » et à « ne pas tout garder pour soi ». Au Japon, la philosophie est souvent l’inverse : « ne pas imposer ses problèmes aux autres ». C’est un choc culturel majeur. C’est pourquoi de nombreux gaijin peuvent se sentir isolés ou incompris quand ils vivent ici. Ils peuvent penser que leurs amis japonais ne leur font pas confiance s’ils ne partagent pas leurs problèmes, alors qu’en réalité, c’est une forme de respect.


Comprendre le gaman, ce n’est pas seulement apprendre un mot de vocabulaire. C’est saisir une partie de l’âme japonaise. C’est un concept qui explique pourquoi les gens sont si polis, si ordonnés, et si résilients face à l’adversité. C’est aussi un concept qui nous rappelle que les cultures ont des manières très différentes de gérer la douleur et les épreuves. En fin de compte, le gaman est une force puissante qui a façonné le Japon moderne, mais c’est aussi un rappel que le courage peut prendre des formes inattendues, parfois silencieuses. La prochaine fois que vous croiserez un visage souriant sur une ligne de train bondée, vous saurez peut-être qu’il ne s’agit pas seulement de patience, mais de gaman.

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